Le Centre national du livre (CNL) a publié début avril une étude sur les Français et la lecture. Elle montre que le temps hebdomadaire consacré à la lecture a diminué, tandis que le temps passé devant les écrans augmente significativement. Une concurrence qui modifie à la fois la nature des contenus auxquels nous consacrons du temps de cerveau disponible, mais aussi les bénéfices de la lecture, du plaisir à l’esprit critique. Alors, que lisons-nous aujourd’hui ? Comment ? Quel est l’impact sur nos vies ?
Le baromètre 2025 du Centre national du livre fait état d’une baisse de 1 h 07 du temps de lecture par semaine et par habitant par rapport à 2023. Nous ne consacrons plus que 3 h 40 à la lecture de livres, avec une baisse notable chez les actifs de 35-49 ans (3 h 15) contre 6 h 53 pour les 65 ans et plus. Sachant par ailleurs que 17 % des Français déclarent ne pas lire du tout (ils étaient 15 % en 2015) et qu’écoliers et étudiants lisent bien souvent davantage par contrainte que par plaisir ou par curiosité. La part de Français lisant au moins cinq livres par an a d’ailleurs diminué de six points par rapport à 2023, s’établissant à 63 %. Que dit de notre époque ce désamour pour les livres ?
La concurrence d’autres loisirs
Les chiffres du CNL le montrent en filigrane : le temps que nous consacrons à la lecture est dicté par nos modes de vie. Dans une étude Ipsos, 68 % des sondés disent ne pas lire faute de temps, 61 % assument préférer d’autres loisirs, 47 % déclarent lire autre chose que des livres et enfin 32 % expliquent ne pas réussir à se concentrer suffisamment. Si nous lisons moins, c’est donc en raison d’arbitrages qui excluent la lecture de livres de nos choix. La faute aux écrans, à la vie familiale, à la fatigue après une journée de travail et... à la facilité. Instagram, TikTok, Facebook, X, YouTube, Netflix, Fortnite captent une part croissante du temps libre, notamment les temps brefs que l’on passait à lire en salle d’attente chez le médecin ou sur le quai de la gare : on a le nez sur nos téléphones. Les formats numériques proposent d’ailleurs des contenus courts, dont on peut interrompre le défilement à tout moment. Le numérique favorise aussi l’audio et la vidéo plutôt que l’écrit.
Au temps consacré s’ajoute le budget : le coût des livres constitue l’un des obstacles mentionnés dans le baromètre par les non-lecteurs et les lecteurs occasionnels. Un frein qui n’en est pas un pour les classes sociales les plus favorisées, qui sont celles où, sans surprise, on lit le plus.
La lecture, un marqueur social…
Si, comme les travaux de Pierre Bourdieu l’ont montré, les classes supérieures valorisent la lecture, par exemple celle des classiques, c’est parce que « la lecture obéit aux mêmes lois que les autres pratiques culturelles » : elle constitue un “capital culturel” requis pour évoluer dans ces milieux. Lire, comme écouter de la musique classique, visiter une exposition font partie des “habitus” transmis dès l’enfance. On lit parce qu’on a été socialisé à le faire. On lit ensuite parce que l’on suit des études supérieures, puis pour nourrir la conversation dans les dîners.
Le baromètre 2023 du CNL s’était intéressé au poids des normes sociales et culturelles, ou encore du niveau d’instruction. Résultat : plus de 90 % des personnes ayant un diplôme supérieur lisent au moins un livre par an contre 40 % des personnes non diplômées. On retrouve cet écart entre classes aisées et classes populaires. Ainsi, même si la lecture est enseignée à chaque enfant, elle reste un indicateur des inégalités sociales.
… et un facteur d’inégalités
Une étude sur les inégalités sociales en lien avec la lecture a été menée pendant quatre ans auprès de 35 enfants âgés de 5 ans au début de l’enquête. Bernard Lahire, sociologue français et directeur de recherche CNRS au centre Max-Weber, qui a dirigé l’étude, explique qu’« un rapport positif au livre rend possible une scolarité qui elle-même rend possible l’accès à des positions sociales plus rares ».
En la matière, la France n’est pas bonne élève, régulièrement épinglée dans le classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) : l’école ne parvient pas à résorber les inégalités. De fait, on lit moins en France que dans d’autres pays européens : les Islandais lisent 8,20 livres par an et par personne ; les Finlandais en moyenne 7,40 livres ; les Français 5,7. La Suède est dotée d’un très bon réseau de bibliothèques. En Allemagne, le marché du livre est l’un des plus grands d’Europe et les foires littéraires connaissent un engouement fort et populaire. Dans ces pays, il y a moins d’inégalités à l’école.
Une affaire de culture et de tradition
Plus on incite à lire, plus on lit. Certains pays affichent une forte culture de la lecture comme l’Inde (10 h 42 de lecture par semaine) où la lecture est très valorisée dans la culture indienne, que ce soit pour l’éducation ou par le divertissement. Il en va de même pour la Chine où les élèves subissent une pression forte à l’école. On peut noter aussi l’influence des traditions littéraires du monde arabe, qui explique qu’on lit en moyenne 7 livres par an en Égypte, ou encore de la Russie. Les classements varient selon les critères retenus : livres imprimés, médias numériques, nombre d’heures de lecture ou nombre de livres.
Si on ne retient que le temps de lecture, des pays où la population est très connectée remontent alors dans les classements, à l’instar des Thaïlandais qui lisent beaucoup sur tablette ou téléphone (9 h 24 de lecture hebdomadaire). Peut-on pour autant mettre sur le même plan les différentes pratiques de lecture ?
Papier ou numérique, quelles différences ?
Les sciences de l’éducation et les neurosciences cognitives s’accordent à dire que lire un livre papier engage davantage le lecteur, avec une concentration accrue et une meilleure immersion cognitive. Par conséquent, on comprend mieux et on mémorise mieux que sur support numérique, en particulier les textes longs et complexes. Si le numérique donne accès à une quantité infinie de contenus, il se prête mieux à la lecture rapide, ciblée, fonctionnelle : l’actualité, des données, des tutoriels, des recherches sur moteur. Fragmentée, la lecture sur support numérique (et on ne parle pas ici de la lecture de livres sur liseuse) est plus superficielle, moins durable. Il y a toute une gymnastique que nous ne faisons pas quand nous lisons un texte sur écran.
Selon des études menées auprès de collégiens, la rétention des détails (noms, lieux, événements clés) est en moyenne de 70 % sur papier contre 45 à 50 % pour le numérique. En cause, les distractions et une vitesse de lecture différente. Et le tout a un impact sur l’apprentissage. Les enfants qui lisent affichent de meilleures performances scolaires, des facilités de langage, de meilleures capacités de concentration et de mémorisation. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les élèves qui lisent régulièrement pour le plaisir ont de meilleurs résultats aux tests PISA.
La lecture a aussi un impact économique
La lecture n’aide pas seulement à obtenir de bons résultats scolaires. Elle est un atout tout au long de la vie, notamment professionnelle, pour mieux comprendre les instructions données, les procédures, les nouvelles technologies, les innovations. Une population plus lettrée est synonyme de productivité ! En Europe, l’Allemagne et les pays nordiques, grands lecteurs, sont aussi très dynamiques économiquement. Le lien étroit entre la performance du système éducatif et le dynamisme économique d’un pays n’est pas toujours immédiat, ni systématique, mais il est largement reconnu dans les travaux des économistes, des sociologues ou encore des institutions.
L’Unesco, qui œuvre justement pour un meilleur accès à l’éducation dans les pays en développement, classe la lecture comme un levier pour lutter contre la pauvreté, œuvrer à l’égalité des sexes, en généralisant l’accès des filles à l’éducation, et à l’autonomisation des individus.
Selon la Banque mondiale, chaque année de scolarisation augmente les revenus individuels de 8 à 10 %. Dans les pays ayant une politique économique très volontariste, on voit que l’éducation en est le bras armé. En Asie, le Japon n’investit que 4,1 % de son PIB dans l’éducation (moins que la moyenne européenne, qui est de 4,7 %) mais chaque élève bénéficie d’investissements élevés. Le système scolaire y est performant, tout comme en Corée du Nord, et il intègre la culture de réussite professionnelle. On trouve ainsi des pays peu enclins à l’émancipation de leur population investir néanmoins dans leur système éducatif. Ainsi, la Chine investit massivement dans l’éducation et cet investissement fait partie intégrante de sa stratégie de développement économique, technologique et géopolitique. Les enfants (de 0 à 17 ans) y lisent en moyenne 8,40 livres par an.
La lecture, un indicateur de démocratie ?
Ainsi, un fort taux de lecture n’est pas nécessairement un indicateur de la vie démocratique du pays : des pays totalitaires ou populistes affichent de bons taux de lecture. Il ne faut pas prendre en compte uniquement la fréquence de lecture, mais il est nécessaire de considérer aussi la nature des lectures autorisées, l’encadrement de l’information, le contrôle des contenus. On peut lire beaucoup mais pas librement. On peut lire de la propagande, des contenus à connotation nationaliste, raciste, révisionniste.
En Chine et en Russie, l’État exerce un contrôle sur l’édition, censure des ouvrages occidentaux, restreint l’accès aux médias indépendants. En Iran, qui a pourtant une forte culture du livre notamment à travers ses auteurs de poésie ou de philosophie, les religieux censurent et interdisent de nombreux ouvrages étrangers, et les librairies font l’objet d’une sérieuse surveillance. Bref, il faut distinguer quantité, qualité et liberté de lecture.
Apprendre à penser par soi-même
Si Donald Trump a successivement créé son propre réseau social, supprimé des datas, muselé les scientifiques et annoncé la fin du ministère de l’Éducation, c’est bien pour n’entendre qu’un son de cloche, le sien. Malheureusement, les exemples de tentatives pour imposer une idéologie, pour étouffer les idées contestataires ne manquent pas. Et cela passe bien souvent par le contrôle des lectures. Car lire des romans, c’est vivre mille vies, à mille époques, en mille lieux : c’est donc démultiplier sa propre expérience. Il en va de même avec les essais ou quand on a des lectures à partir de sources variées : on profite d’une pluralité de perspectives, et c’est ce qui permet d’avoir une pensée autonome.
Lire, c’est apprendre à penser par soi-même pour peu que l’on ait accès à une vraie bibliothèque, à une presse plurielle, aux articles des journalistes indépendants, etc. Questionner ses certitudes, comparer des points de vue, repérer les fake news, les biais cognitifs, les déterminismes, c’est indispensable notamment pour résister à la désinformation, au complotisme ou aux manipulations médiatiques ou étatiques.
Un rôle dans l’engagement politique et militant
Plus une personne lit (presse, essais, littérature), plus elle vote, milite ou débat. L’Unesco et l’OCDE ont relevé que les populations les plus lettrées participent plus souvent à des élections et s’engagent davantage dans des syndicats, des ONG, des débats publics. En Suède, par exemple, où le taux de lecture est élevé, il y a une forte culture du débat avec un important pluralisme médiatique : la participation électorale y est de 80 à 90 %. Dans les régimes démocratiques, la lecture inclut des voix dissidentes, favorise les espaces critiques pluralistes et soutient la diversité d’opinions, la culture du débat public.
Bien sûr, le biais de confirmation pousse à lire les auteurs avec lesquels on a des affinités. Mais, en France par exemple, le débat public se construit en prenant en compte les arguments de la partie adverse, ne serait-ce que pour démontrer leur faiblesse. Cette gymnastique ne peut se faire que si l’on reconnaît l’existence de propos différents, l’existence de nuances, de complexité. À ce titre, l’uniformisation des contenus de lecture représente un risque d’appauvrissement de la pensée critique.
Quand il y a moins d’opinions divergentes, il y a aussi moins d’échange d’idées. En matière de lecture, comme dans la nature, il faut de la diversité ! Et de la curiosité…
EN CHIFFRES - LIVRES v/s ÉCRANS
- Les Français consacrent en moyenne 41 minutes par jour à lire des livres, contre 3h14 sur des écrans.
- La rétention des détails lors de la lecture est de 70 % sur papier, contre 45 à 50 % en numérique.
LIRE, C'EST BON AUSSI POUR LA SANTÉ !
Lire 6 minutes par jour peut réduire de 68 % le stress selon une étude britannique menée il y a quelques années déjà par l’Université du Sussex. Roman, poésie, BD : tout ce qui permet de vous évader de votre quotidien agit sur votre cerveau, sur votre respiration et même sur votre sommeil (à condition que ce ne soit pas sur un écran avant de vous coucher !). Pourquoi 6 minutes ? Parce que c’est le temps nécessaire au cœur pour ralentir son rythme et aux muscles pour relâcher les tensions. Si la fiction est un bon moyen pour renforcer son empathie émotionnelle et cognitive, le livre de développement personnel permettrait quant à lui de se focaliser sur les solutions à ses problèmes plutôt que sur lesdits problèmes. Une “bibliothérapie” en somme !
Vos mutuelles militent pour la lecture !
- Trois Romans en Questions (TReQ), un jeu littéraire autour de trois œuvres sélectionnées, des temps d’échange avec les auteurs et les lecteurs ;
- Des concours de nouvelles ;
- Livres en Lutte, une librairie associative qui récupère des livres destinés au pilon pour les ramener dans le circuit, et propose des temps d’échange et de lecture.
Source : Bonne Santé Mutualiste